Reportage

 

Faire la poubelle permet de garder sa dignite-1A la fermeture des magasinsDortoir entree libre-1Le dormeur-1L insoumise de Shinjuku-1La societe modele-1

 


Les sans-abri japonais

La sagesse nipponne ?

Le Japon est probablement le pays qui contrôle le mieux son image à l'étranger. Il offre au regard du monde une vitrine particulièrement séduisante, semblant concrétiser l'idéal économique et culturel de chacun par l'étalage d'une production aussi vaste que diversifiée. La très haute technologie côtoie les produits traditionnels. L'utile se mêle à l'agréable avec bonheur sous les couleurs d'une mode luxueuse, issue des concepts esthétiques aussi bien japonais qu'occidentaux. Le raffinement d'un service aux manières si polies et si respectueuses est à se courber d'admiration. L'exploitation du patrimoine culturel n’échappe pas à la règle, tout est organisé dans le moindre détail pour que le voyageur soit pleinement satisfait, qu'il s'agisse de spectacles, de visites en tout genre ou de restauration, le dépaysement est garanti, pour cela, il suffit de se munir d'un bon paquet de yens.

Toutefois, celui qui détourne son regard de cette belle vitrine, risque de voir une autre réalité, la misère, que le gouvernement a de plus en plus de mal à dissimuler. En effet, dans les grandes cités industrielles comme Tokyo ou Osaka, le passant peut aujourd'hui côtoyer une nouvelle classe de Japonais qui fait la honte du pays, les "homeless". Pour désigner les sans-abri, les Japonais préfèrent ce terme anglais plutôt qu'un mot dans leur langue...

Ces hommes et une minorité de femmes se sont installés dans la rue, dans les couloirs du métro ou sur les places publiques. Certains se sont aménagés leur espace dans un assemblage de cartons, plus ou moins décorés et peints par leur « propriétaire ». La plupart des homeless sont propres et décemment vêtus. Mais il arrive parfois de tomber sur des individus, dont la crasse extrême et l'aspect particulièrement repoussant semble vouloir choquer le passant. Cependant aucun ne se montre agressif. Ils n'abordent jamais personne et ne sollicitent rien. Ce ne sont en aucun cas des mendiants. Ils se refusent à la mendicité pour sauvegarder leur dignité, le bien le plus précieux qu'ils puissent posséder. Les sans-abri ne communiquent quasiment qu'entre eux. Ils semblent avoir fait de l'exclusion un privilège; ils ont récréé une communauté véritablement soudée, isolée au sein d'une société japonaise qui ne peut plus tenir ses promesses.

La crise économique mondiale jette son ombre sur le Pays du Soleil Levant comme en témoigne la masse des sans-abri. La situation précaire des "salarimen" liée à une main d'œuvre trop abondante et au coût élevé de la productivité n'est cependant pas la seule raison qui pousse certains Japonais à prendre la voie de la rue. La société japonaise impose des responsabilités et une discipline si pesantes que le traditionnel sens de l'honneur, garde-fou de la dignité japonaise, ne suffit plus à maintenir l'individu dans son rôle du citoyen modèle. Beaucoup envient le mode de vie des Européens qui semblent jouir d'une plus grande liberté morale et individuelle.

Ces homeless tentent de reconquérir cette liberté fondamentale en jetant à la rivière leurs papiers administratifs, symboles de l'emprise de la culture japonaise sur leur existence. Cette culture millénaire est certes très riche à tout point de vue mais sa complexité protocolaire, liée à une rigidité hiérarchique, peut aussi engendrer des préjugés nuisibles à l'esprit de tolérance et d'ouverture. Les sans-abri sont victimes de ces valeurs, cependant la volonté de rester maître de leur vie, les protège du mépris des passants. Pour beaucoup d'entre eux, il s'agit plus d'une démission à un principe avec lequel ceux qui choisissent la rue ne sont plus en accord, que le résultat d'une situation de rejet par une société qui ne tolère pas l'insoumission. C'est bien là une preuve de sagesse et non de faiblesse.

Aujourd'hui les médias japonais commencent à s'intéresser à ces guerriers du silence dont la seule arme est le sacrifice d'un modèle de vie sociale. Il leur est maintenant possible de faire entendre leur message. Pour eux, la qualité de l'existence exige bien plus que la simple possession de tous les produits d'une belle vitrine et nécessite autre chose qu'une décoration du titre de citoyen modèle. Ils rêvent plutôt d'une politique sociale, grâce à laquelle l'individu aura la possibilité de se consacrer plus de temps et d'assumer ses propres convictions. Ces hommes pensent qu'ils sont en droit de vivre davantage pour eux-mêmes et pas seulement pour satisfaire les besoins du groupe. Le Japon aujourd'hui ne traverse pas uniquement une crise économique mais avant tout une crise de conscience, dont l'enjeu sera déterminant pour l'équilibre d'un pays, qui pendant trop longtemps «a omis», au profit du rêve économique, de mettre en oeuvre tout ce qui peut véritablement concrétiser le rêve de chacun. En d'autres termes toute l'énergie consacrée à donner la meilleure image de marque du pays ne semble plus du tout prioritaire aux regards de ces revendicateurs de Droit de l'Homme.

Bien sûr, tous les homeless ne sont pas des héros, ils n'ont pas tous choisi sciemment leur état, certains sont simplement des victimes. Pour l'heure, grâce à la détermination, à l'organisation et à la solidarité de la plupart d'entre eux, ils interpellent et gênent la bonne conscience japonaise qui, à terme, n'aura pas d'autre choix que de se dévoiler la face.

JMC